« Le paradis de l’Amérique, Hawaï de James Cook à Barack Obama ».

Christian Huetz de Lemps, « Le paradis de l’Amérique, Hawaï de James Cook à Barack Obama », edit. Vendémiaire, Paris, juin 2017, coll. Empires, 399 p. + annexes. 25 €

Professeur émérite de géographie tropicale à l’université Paris IV, spécialiste des mondes insulaires et tropicaux, auteur d’une thèse d’Etat (inédite) soutenue à Bordeaux III /Bordeaux-Montaigne où il a longtemps enseigné, Christian Huetz nous livre le bilan d’une vie de recherches consacrée à un espace insulaire longuement introspecté.

Point ultime des migrations polynésiennes, dernier archipel du Pacifique découvert par les européens à 4 200 km de la Californie et 6 400 du Japon – un isolement dont témoigne l’endémisme de sa flore et de sa faune – Hawaï est devenu en deux siècles l’une des « plaques tournantes » des voies aériennes dans cette partie du monde et l’une des destinations majeures où affluent aujourd’hui des visiteurs de toute la planète. Nul autre territoire dans cet océan n’aura vécu une mutation plus radicale, passant en un temps aussi court de la « préhistoire » – le niveau technique de la pierre polie – à la pointe de la civilisation post-industrielle américaine, avant de s’imposer parmi les espaces les plus riches des Etats-Unis au prix d’une spectaculaire mutation, démographique et culturelle, née de la confrontation soudaine d’éléments exogènes, « porteurs sains » de maladies inconnues, avec des populations autochtones restées confinées dans le plus total isolement. D’où l‘étiolement précoce des cultures indigènes et l’afflux par compensation d’une immigration d’origine européenne et asiatique.

Après une brève rétrospective du passé de l’archipel révélant « une civilisation matérielle relativement pauvre (mais) une organisation sociale, politique, religieuse élaborée et cohérente », puis une évocation des bouleversements profonds qui devaient accompagner sa découverte par James Cook et son insertion ultérieure, brutale « dans l’oekoumène des européens », l’auteur s’attache à mesurer dans ce livre les effets de ce « grand basculement » qui ne cesse de s’intensifier dans tous les domaines avec les années 1850-1875 à l’issue desquelles s’ouvre pour Hawaï une ère nouvelle avec l’expansion de l’économie de plantation suite au traité de réciprocité de 1876 (dont les effets se feront sentir jusqu’aux années 1970). Il ouvrait au sucre hawaïen un libre accès au territoire des Etats-Unis, bouleversant du coup le paysage insulaire et renouvelant le contenu de sa démographie.

Après son annexion, ratifiée le 7 juillet 1898 par le président MacKinley, Hawaï devenait, avec l’acte organique d’avril 1900 « un territoire soumis à la constitution américaine et aux lois fédérales », le plaçant maintenant dans une situation « coloniale », même si ce qualificatif n’a pas eu longtemps cours dans la terminologie américaine. La période qui va depuis lors jusqu’à la seconde guerre mondiale est ainsi, sous le contrôle de son aristocratie blanche, marquée par une grande stabilité politique, mais surtout placée sous l’emprise totale, démographique, sociale, politique, culturelle, de la plantation, qu’il s’agisse de cannes à sucre, d’ananas ou de sisal plus fugitivement, « formant l’un des systèmes coloniaux les plus cohérents et les plus efficaces à l’échelle du monde tropical ». II faudra donc l’occurrence de la crise des années 1930 pour que cesse l’immigration qui avait à cette fin fait affluer une main d’œuvre japonaise – des hommes jusqu’à 1907, des femmes jusqu’à 1924 pour équilibrer la sex-ratio – en relais de la main d’œuvre chinoise interdite depuis l’acte d’annexion, puis des portugais, des philippins, sans compter l’apport parallèle de populations de race « caucasienne », des blancs selon la terminologie des recensements de la période 1900-1930. Mais sans affecter jamais la domination « quasi absolue » de cette oligarchie née de la venue de missionnaires puritains, arrivés à partir de 1819 en famille, pour évangéliser l’île, rejoints avec le temps par d‘autres éléments, de même origine, attirés par les perspectives offertes par ces terres lointaines « vierges de toute modernité », et contribuant souvent par mariage à l’épanouissement de cette élite d’origine exogène, dite « haole », à la cohésion remarquable, qui justifiait son « omnipotence » par le rôle historique qu’elle avait tenu dans l’éveil d’Hawaï à la modernité. Quoiqu’il en soit, depuis la fin de la monarchie de 1893 », jusqu’à l’accession du pays au rang de 50e Etat des Etats-Unis, cette période « coloniale » a été très dure pour les Hawaïens qui, une fois perdu le gros de leur poids politique, ont vu s‘éroder leur patrimoine foncier tandis que leur confinement dans de nombreux secteurs d’activités mineurs, le petit commerce notamment, ne leur permettait que d’accéder à des niveaux d’emploi relativement médiocres.

L’agression japonaise du 7 décembre 1941, ouvre la dernière partie de l’ouvrage, une centaine de pages dont un quart peut-être consacré au rappel des années 1930 où lève la menace du nationalisme japonais et aux retombées locales immédiates de l‘entrée en guerre, alors que l’auteur en avait accordé deux fois plus à la période « coloniale ». Commence en effet, en 1946, l’évolution du statut de l’archipel avec la première grande grève – 75 jours – des ouvriers des plantations sucrières fomentée par l’ILWU, le Syndicat des dockers de la côte ouest des Etats-Unis, dont le succès fut salué par son président comme la fin de la « colonie féodale » qu’avait été jusque-là Hawaï en raison de son isolement. Tandis que dans ce contexte allait se développer de plus en plus la mécanisation du travail dans les plantations, on devait voir le pays commencer à se libérer de la tutelle traditionnelle du parti républicain pour faire, entre 1954 et 1956, une place croissante au parti démocrate, donnant à la vie politique locale plus de conformité avec le modèle continental et amener les HawaÏ à revendiquer avec de plus en plus de force leur entrée dans l’Union. Une intégration qui était de plus en plus souhaitée depuis le vote du Jones Costigan Sugar Bill de 1934, qui avait institué un système de quotas pour l’approvisionnement en sucre du marché des Etats-Unis. Ce sera chose faite en 1959.

Commence alors, sur trois à quatre décennies, un spectaculaire « détricotage » des structures et des formes d’organisation spatiales héritées des années antérieures qui marque « la fin de l’Hawaï coloniale ». On vit ainsi se réduire, avec les années 1980, l’étendue des surfaces plantées soit par délocalisations géographiques, pour l’ananas, soit par extinction pure et simple dans le cas de la canne à sucre, qui ne laissera subsister au milieu des années 2000 qu’une unique plantation, à Maui, sans espoir de renaissance mais sans heurt social majeur ; tandis que l’économie de l’île entreprenait de se tertiariser avec l’explosion des services et la « croissance exponentielle » des activités touristiques gagnant l’ensemble de l’espace insulaire, qui représentent depuis 1973 la première activité économique de l’archipel . Cette mutation remarquable devait alors attirer dans le même temps une nuée d‘investisseurs extérieurs et entrainer la « déshawanisation » progressive des « Big Five », conglomérats aux activités diverses (dont American Factor, Castle & Cook, Alexander & Baldwin qui contrôle la Matson Navigation Cy…) ou « Big Six » en incluant la Dillingham Corp, qui avaient eu longtemps en mains le contrôle monopolistique du territoire, tandis que s’ouvrait largement leur zone d’influence « à l’échelle du monde ». Leur capital s’était aussi entre temps fortement diversifié et certains, rachetés depuis n’étaient plus qu’une simple division au sein de sociétés plus importantes, « prélude pour certaines à leur mise en faillite ou liquidation » comme ce fut le cas d’AMFAC, la plus jeune des Big Five, en 2002 ou de Dillingham en 2003.

Ainsi, après 1945 tandis que le pouvoir politique passait des républicains aux démocrates et parallèlement des haoles aux « non haoles », Hawaï put achever sa mutation paysagère qu’illustre éloquemment la double illustration photographique, donnée en annexe, de la plage de Waikiki saisie à deux époques de son histoire : 1870 et 2010. Certes Oahu, forte de la puissance de ses bases militaires, de l’essentiel des fonctions administratives de l’archipel, de la vigueur également de son développement touristique, reste-t-elle le point fort du territoire mais sa réussite a également impulsé le développement des autres îles dont la croissance démographique a été parfois plus rapide. Suit un rappel des premières manifestations du renouveau hawaïen dans les récentes années et une brève évocation des perspectives d’avenir de l’archipel sans omettre un rapide hommage à la personnalité du président Barack Obama, brillant témoin des vertus de la mixité sociale dont témoigne une île qui l’a vu naître en 1961.

Il eut été assurément dommage que la thèse de notre auteur restât l’un des grands inédits de la géographie française. Mais à se limiter à la seule dimension du développement économique et social de l’archipel, cet ouvrage remarquable, bien écrit, nous livre l’image éloquente d’une double « réussite » qu’on l’appréhende dans sa phase « coloniale » ou post-coloniale et vient enrichir opportunément le bilan d’une période de notre passé immédiat, que nous n’avions que trop tendance à envisager avec nos seuls yeux d’européens affrontés à des évènements analogues. Tel quel, ce livre, malgré un titre que l’on pourra juger accrocheur, aura incontestablement sa place dans nos enseignements sur un épisode de nos histoires, objet de bien des controverse, celui du couple colonisation-décolonisation. Merci professeur Huetz.

 

J-C Maillard (octobre 2017)

Professeur honoraire

Université de Bordeaux III, Michel de Montaigne