Les Cyclades, survivances et renouveau d’un mode de vie rurale dans des îles touristiques

Conférence donnée le lundi 22 janvier 2018 à la Société de Géographie de Bordeaux par Eric Thomas, professeur d’histoire et géographie, honoraire. 

Les Cyclades constituent, au sud de la mer Egée, un des archipels grecs égéens formé de 56 îles et ilots. L’appellation donnée à cet ensemble insulaire vient du grec ancien kuklos ou cercle que l’archipel cycladique dessine autour de l’île de Délos, sanctuaire d’Apollon dans l’Antiquité donc île sacrée. Rurales et agricoles, avec une superficie de 2 572 km2 pour une population de 125 000 habitants permanents, les Cyclades ne comptent qu’une seule ville véritable, Ermoupolis (22 000 habitants) et capitale administrative de l’archipel sur l’île de Syros.

Ce monde insulaire présente des conditions naturelles inhospitalières, faites de montagnes arides et abruptes, de plaines étroites voire absentes. C’est la puissante mobilité tectonique de la zone, dont la manifestation la plus spectaculaire reste la secousse sismique régulièrement enregistrée, accompagnée de phénomènes volcaniques (dernière éruption à Santorin en 1950) qui est responsable du tracé très disséqué des littoraux et de la vigueur du relief insulaire. Les golfes y sont profonds, formant de remarquables abris naturels. Certaines îles ne sont qu’une dorsale montagneuse avec des côtes rocheuses déchiquetées et des à pic vertigineux (200 m à Sikinos, Folégandros, Amorgos).

La montagne domine partout dans les Cyclades, parfois à plus de 90 % de la superficie. Ainsi les très fortes dénivellations composent un paysage naturel grandiose avec des panoramas saisissants. A titre d’exemple la petite Sikinos avec 41 km2 culmine à 553 m. Le climat est ici typiquement méditerranéen avec une nette tendance à l’aridité.

Des hivers doux succèdent à des étés chauds, ensoleillés et secs mais le net déficit pluviométrique n’empêche pas l’eau d’être présente. Les schistes en nombre retiennent de belles nappes phréatiques qui alimentent des sources pérennes. L’archipel est aussi connu pour être le domaine d’un vent parfois violent venu du nord ou meltemi qui, depuis l’Antiquité, permet la navigation, ou la paralyse, entraine les voiles blanches des nombreux moulins mais rend la présence de l’arbre aléatoire. Toutefois de beaux massifs forestiers peuvent se développer dans les plaines intérieures des grandes îles comme Naxos (pins parasols, chênes verts, cyprès) alors que la formation naturelle la plus courante reste garrigue et maquis (astragale, agaves, cistes, lentisques, thym, romarin, palmiers nains).

Port de Katapola à Amorgos, un golfe profond, abri naturel
Port de Katapola à Amorgos, un golfe profond, abri naturel

Après la brillante civilisation cycladique de l’âge du bronze (3000 av JC), la paix antique, grecque puis romaine, assure une stabilité politique à cet espace. La navigation égéenne intense et aisée (on navigue à vue) fait des Cyclades un lieu de passage fréquenté entre l’Europe et l’Asie mineure et plus au sud l’Egypte. Prenant le relais des byzantins après 1204, les Vénitiens imposent leur domination politique et économique jusqu’à ce que l’archipel passe sous contrôle ottoman au XVIème siècle mais, soumises en permanence au raid barbaresque, les Cyclades se vident peu à peu de leurs habitants fuyant l’insécurité. Plus récemment l’époque contemporaine coupe les routes antiques. L’armée turque de Mustafa  Kémal qui, en 1922, chasse un million et demi de grecs d’Anatolie, en massacre quelques milliers d’autres, met fin au rôle de pont que formaient les Cyclades entre Europe et Asie. L’archipel devient un cul de sac, la mer Egée n’est plus un lien entre deux rives désormais ennemies, elle devient zone marginale. Le déclin démographique est enclenché. De 126 000 habitants en 1951, la population cycladique passe à 88 000 habitants en 1991. Les jeunes quittent une terre ingrate pour s’embaucher à Athènes ou plus loin en Allemagne.

Ceux qui restent insulaires perpétuent l’activité ancienne essentiellement consacrée au travail de la terre car ici marins et pêcheurs (avec moins de 10 % des actifs masculins) ont toujours été en nombre très inférieur à celui des agriculteurs et des éleveurs. La difficulté majeure de la mise en valeur agricole reste la pente. C’est pourquoi la nécessité de nourrir la population a obligé les hommes à partir à l’assaut des versants tout en drainant le fond des vallées insalubres.

La construction des terrasses, partout présentes dans le paysage cycladique, répond donc au besoin d’un espace labourable épousant les courbes de niveau et résistant à l’érosion des pentes. La terre remontée et amassée depuis des siècles y est meuble et profonde (60 cm) retenue par des murs de pierres sèches extraites des sols que l’on a épierrés. Cultivées jusqu’au milieu du XXème siècle, ces terrasses sont avant tout consacrées à la céréaliculture, blé mais surtout orge plus résistant, associée à quelques oliviers , amandiers et figuiers. Les ruines de moulins à vent, judicieusement installés sur les sommets les plus venteux mais proches des villages et les anciennes aires de battage dallées attestent de l’importance passée de cette culture insulaire. De nos jours ces terrasses sont livrées à la vaine pâture de quelques vaches laitières ou de brebis au sein d’enclos. Rares sont celles qui portent encore des céréales, désormais cultivées dans les plaines littorales comme à Mykonos, Paros ou Naxos où la mécanisation est plus aisée.

Anciennes terrasses de culture à Ios

Aujourd’hui bien que le nombre des actifs agricoles ait fondu, ceux-ci ayant vendu leurs terres aux promoteurs immobiliers, de jeunes familles natives des îles ont fait le choix d’y rester et de relancer une filière agricole ou pastorale. Oliveraies, vergers d’orangers et de citronniers, cultures maraîchères sous serres, vignobles, riches potagers couvrent les plaines intérieures de Naxos, Andros, Syros, Paros et expédient une partie de leur production sur le continent. L’irrigation indispensable, tant tomates et aubergines sont gourmandes en eau, est issue de forages profonds, l’eau est distribuée au goutte à goutte afin d’éviter l’évaporation.

Chora, le village d’Ios et ses moulins

Alors qu’on utilise partout des motopompes, il n’est pas rare de rencontrer dans les vallons les vestiges typiques du monde méditerranéen, les puits à godet ou norias jadis activés par la traction animale. Les ânes et mulets en grand nombre jusqu’au milieu du XXème siècle, auxiliaires précieux du paysan cycladien, sont à l’état de relique. Quelques troupeaux de mules sont conservés pour transporter les touristes à Santorin ou pour de petits portages villageois. L’élevage aussi s’est modernisé. A Naxos par exemple, de jeunes exploitants ont investi dans un gros cheptel de vaches laitières en stabulation libre, un procédé qui n’exige que peu d’espace, et produisent, dans un laboratoire des plus modernes, un fromage à pâte dure labellisé par une appellation d’origine. L’élevage extensif est cependant le plus répandu. A Ios, c’est tout le versant oriental inhabité de l’île qui est parcouru par des troupeaux de chèvres divaguant et rassemblés au moment de la traite  dans d’anciennes bergeries réhabilitées. Une fromagerie vient de s’installer en pleine montagne avec un débouché commercial tout trouvé auprès des nouvelles superettes de l’île (carrefour market). L’apiculture cycladique, réputée dès l’Antiquité, connaît elle aussi un vrai renouveau. Partout dans l’archipel, des centaines de ruches installées sur des pentes abritées du vent produisent un excellent miel de thym ou romarin labellisé « Miel des Cyclades ».

Vergers et cultures sous serres, plaine littorale de Paros

La viticulture, pratiquée depuis l’Antiquité, est probablement l’activité agricole qui connaît aujourd’hui un exceptionnel renouveau grâce à la mode de l’oenotourisme. La plupart des îles possèdent des parcelles de vigne destinées à la consommation familiale mais les deux îles viticoles par excellence produisant des crus type AOC sont Paros et Santorin. Ici à force d’acharnement et d’ingéniosité, les hommes ont façonné un paysage viticole unique fait de larges terrasses sur les planèzes orientales disséquées en étroits lambeaux. A Santorin la conduite de la vigne selon la technique dite kouloura ne se pratique plus guère. Au moment de la taille d’hiver on enroule les sarments qui poussent à même le sol de manière à former une corbeille, une sorte de nid au sein duquel les grappes pousseront ainsi protégées du soleil brûlant et du vent desséchant. Désormais irriguée, la vigne est de plus en plus palissée, en rangs bien ordonnés. La vinification s’est adaptée aux normes internationales : contrôle des températures, des fermentations, utilisation des cuves inox, vieillissement en futs de chêne (issus de tonnelleries bordelaises bien souvent). A Santorin la dégustation et la vente de vins blancs typiques tels l’Assyrtico, l’Athiri, l’Aidaini, de rouges tel le Mavrotragano, ou de vins oxydatifs tel le Vinsanto (sorte de Banyuls) attirent des milliers de touristes dans des caves désormais ultra modernes, temples de l’oenotourisme qui proposent en outre une restauration de haut de gamme et une foule d’objets dédiés. Les caves portent des noms à la californienne, reflétant la modernité du temps, afin d’attirer une clientèle internationale éclairée : Estate Argyros, Santo Wines, Vassaltis Vineyards…

Oenotourisme à Santorin

Ce renouveau agricole et cette vie rurale redynamisée n’auraient pas été possibles sans le boom touristique qui a dopé de façon spectaculaire l’ensemble des îles. Soleil assuré, mer chaude, plages magnifiques, vie nocturne festive (Mykonos, Ios), gastronomie diététique (fruits et légumes) sont de nos jours des atouts de premier ordre. L’essor récent du tourisme de croisière, la mise en service de deux aéroports internationaux à Mykonos et Santorin, la densité et la rapidité des nouveaux ferries high speed qui mettent Athènes à moins de quatre heures pour les îles les plus lointaines et le développement d’une capacité hôtelière accessible à tout budget ont multiplié de manière exponentielle les séjours insulaires.

Aujourd’hui c’est plus de 350 000 touristes qui se rendent dans les Cyclades d’avril à octobre, totalisant plus de 5 millions de nuitées sans compter les croisiéristes qui ne font qu’accoster quelques heures ici ou là et échappent donc aux statistiques hôtelières. Lorsque deux ou trois bateaux de croisière mouillent dans la caldeira de Santorin c’est d’un coup 3 à 4  000 personnes avides d’achats qui déferlent dans les boutiques et restaurants. Ignorant quelque peu les difficultés économiques du continent, les Cyclades créent des emplois liés au tourisme (hôtellerie, restauration, transports, entretien et nettoyage, location de voitures…), attirent les investisseurs et relancent de manière induite les activités agricoles et pastorales car il faut bien nourrir ces arrivants. Après avoir été terres d’exode, les Cyclades sont bien devenues terres de plaisance.

Le tourisme a apporté ce qui manquait en terme d’infrastructures de santé, d’éducation et de service public sans pour autant défigurer les paysages car les constructions, si elles sont en grand nombre, n’en  respectent pas moins la tradition cycladique. Certes le développement y est inégalitaire, Mykonos ou Santorin croulent sous les yuans et les dollars tandis que Sérifos ou Anafi vivotent. Ce tourisme n’a pas tué la tradition mais l’a transformée en modernisant certaines filières redevenues rentables. Le bilan semble aujourd’hui positif.

Mykonos, rendez-vous de la jet-set internationale

Depuis peu la population cycladique permanente a retrouvé son niveau de 1951 (125 000 hab), les jeunes natifs restent au pays ou y reviennent après leurs études athéniennes, d’autres arrivent pour « faire la saison » ou pour toujours si leurs affaires réussissent. Les populations locales semblent avoir bien compris que la préservation d’un milieu désormais attractif et que l’exploitation raisonnée des ressources sont des atouts essentiels afin d’assurer une vie insulaire prospère aux générations futures.